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mercredi 22 juillet 2015

:: La doula et la césarienne ::

Quand le korrigan est né, j'avais une doula à mes côtés. Elle m'a choyé, aidé à me laver, m'a aidé à m'occuper de mon bébé, me l'a passé et aidé à le mettre au sein, m'a massé. Et même si le korrigan est mon deuxième enfant, sa présence n'avait pas de prix. D'ailleurs j'ai su que désormais mes propres accompagnements, ma pratique, changeraient car j'avais eu une doula à mes côtés pour cette grossesse et cet accouchement. Paradoxal quand on pense que j'accompagnais déjà des femmes enceintes depuis environ quatre années.

Depuis le korrigan, j'ai accompagné de nombreuses femmes dont certaines qui m'ont demandé d'être leur doula pour leur césarienne alors que moi je n'avais accouché que par voie basse. Je n'ai pu que m'imaginer des besoins de ces femmes alors qui allaient mettre au monde leur bébé par voie haute. A ce moment là, quand il fallait y aller, je ne me posais pas de question: je prenais mon sac de doula et je partais pour être aux côtés de ces femmes, ces couples qui allaient rencontrer leur bébé. Mais ça c'était avant et du coup je me demande si j'étais bien positionnée, si j'étais une bonne doula ou pas. 

J'ai eu ma césarienne. Et comme nous l'avions souhaité, nous avions une doula à nos côtés. Initialement, elle aurait dû être à nos côtés pour une naissance déclenchée par voie basse en soutien émotionnel au père et pour moi aussi un peu quand même. Sauf que la catastrophe s'est abattue sur nos têtes et que là, heureusement qu'il y a eu notre doula à nos côtés. 

Là, où elle aurait pu se dire qu'elle n'avait plus sa place et que l'urgence médicale avait pris le dessus sur la physiologie, elle est resté dans la salle d'attente pendant des heures pour avoir des nouvelles. 

Quand le viking s'est retrouvé en peau à peau avec le farfadet en salle de naissance pendant qu'on me recousait, notre sage-femme est venu la chercher et elle a guidé le viking dans ses premiers pas de papa, elle les a bombardé de photos et de vidéos. Et en faisant ça, elle a créé quelque chose qui n'a pas de prix pour moi: elle m'a créé des souvenirs que je n'ai pas pu vivre moi-même car j'étais sous anesthésie générale. Avec le sage-femme, elle est devenue gardienne de ma mémoire pour deux heures. Deux heures, ce n'est rien dans une vie, et pourtant ces deux heures là correspondent aux deux premières heures de mon fils. Ces moments, ces cris, ces regards que je n'aurais pas vus, pas entendus.

Elle était là à travers le téléphone quand j'étais en salle de réveil et qu'on m'a apporté le téléphone du viking pour me montrer des photos du farfadet. Elle était là en m'envoyant des messages et des photos en me disant à quel point il était beau et à quel point le viking assurait dans sa nouvelle tâche de père et que le lien se faisait entre eux.

Elle était là pour le farfadet quand le papa a du prendre l'air et elle l'a relayé avec ses bras bienveillants et aimants et je lui suis reconnaissante d'avoir ouvert ses bras à mon fils quand j'en était pas capable. Elle était là pour me le mettre dans les bras avec son père quand j'ai enfin pu faire connaissance avec lui. Elle était là quand elle a amené le troll et le korrigan faire connaissance avec leur petit frère et elle m'a amené un petit panneau avec les premières photos du farfadet, pour moi des pièces manquantes du puzzle de cette naissance traumatique.

Elle était là pour prendre de mes nouvelles quand j'étais à la maternité.

Elle était là  pour qu'à mon retour on puisse reparler de notre vécu à tous: le viking, le farfadet et moi avons tous les trois vécu cette naissance d'une manière si violemment opposé et en reparler avec elle nous a permis de faire le lien. Elle a écouté et réécouté cette histoire qu'elle avait déjà entendu par bribes avec patience et bienveillance et a su accueillir en pudeur les larmes quand elles s'invitaient discrètement dans la conversation. Et vue que c'est une doula parfaite, elle est venue avec des repas tout faits pour que nous n'ayons pas à nous préoccuper de ça.  Et là je me dis, heureusement qu'elle était là. Pour lui. Et pour lui. Et pour moi. Pour nous.

Je ne sais si moi j'aurais été à la hauteur si j'avais vécu cette situation. Et si aujourd'hui ma pratique changera encore dans mes accompagnements, notamment de césarienne, ça sera grâce à elle. Merci S.



lundi 20 juillet 2015

:: 20 trucs qu'on ne m'avait pas dit sur la césarienne ::

Je suis doula depuis un peu plus de 6 ans maintenant. Au fil de ma pratique, des mamans ont fait appel à moi pour que je les accompagne durant leur césarienne, programmée à chaque fois, et récidivistes pour certaines. A aucun moment je ne me suis posée la question de la justesse de mon accompagnement par rapport au fait que je n'avais pas eu de césarienne. 

Puis il y a un peu moins de deux semaines, je l'ai eu ma césarienne. Comme je le décrivais ici, de manière urgente, de manière violente, de manière mammouthesque. 


Et à mon réveil, j'ai découvert qu'il y avait un monde secret, un monde caché de la césarienne que tu ne soupçonnes pas tant que tu ne l'as pas vécu toi-même. Comme un secret non-dit, comme un tabou, que aucune de mes formations ne m'avait appris. Tant de choses que j'aurais aimé savoir, ne serait-ce que pour pouvoir les transmettre à mon tour. Ce jour est venu, j'ai appris ces choses de la manière dure et il est temps pour moi de lever le voile sur ces non-dits de la césarienne. Ces anecdotes s'appliquent pour mon cas, une césarienne d'urgence sous anesthésie générale, peut-être que tu t'y retrouvera, peut-être que tu as vécu le contraire et dans ce cas je serais curieuse de connaître ton ressenti et expérience et mettre à jour cet article. La césarienne est un tel ovni dans le paysage obstétrical pour les mères...
  1. Ca fait mal! Sans déconner. Oui, tout le monde sait qu'il s'agit d'une intervention chirurgicale pendant laquelle on t'ouvres la peau du bide et que oui, potentiellement, ça fait mal. Sauf que là tu dérouilles ta mère en slip et que les morphiniques qu'on te file dans la perf' c'est pas du luxe!
  2. Quand tu as eu une anesthésie générale et que tu te réveilles dans le coaltar, ne soit pas étonnée d'avoir des douleurs et des courbatures à la mâchoire, à la gorge et et aux épaules. C'est dû à l'intubation et au fait d'avoir mis ton corps rapidement dans une situation imprévue pour gérer l'urgence (tête basculée en arrière, trachée écrasée à la main par l'anesthésiste pour faciliter l'intubation et préserver cordes vocales et trachée)
  3. Ne sois pas étonnée si après une anesthésie générale (AG pour les intimes) tu n'arrives plus à crier, voir hausser la voix et que tu as perdu en débit de paroles. Tout va plus au ralenti soudainement.
  4. Pareil à un accouchement par voie basse, on va t'appuyer fortement sur l'abdomen pendant plusieurs jours. En effet, même si ton gentil obstétricien t'as retiré un bébé et un placenta et autres joyeusetés comme caillots de sang et compagnie, l'utérus continuera à saign(ot)er et tu auras droit à de belles lochies comme pour une voie basse, même si moins intenses en quantité. De même que tu auras le droit d'avoir une jolie rééducation du périnée car tout comme la nana qui a accouché par voie basse, tu l'as porté pendant neuf mois ton bébé et il t'a bien appuyé sur le kiki. He oui, pas de traitement de faveur ma belle!
  5. Ton régime alimentaire va prendre de toutes nouvelles tournures inattendues: bouillon de légumes, biscottes, potage, compote,... et ce tant que tu n'auras pas fait des jolis prout. En effet, la césarienne, pour une raison obscure pour l'instant a mes yeux stoppe tout transit intestinal. Du coup, il te  paraîtra étrange que chaque soignant que tu croises te demande si tu as fait popo. Ça peut aussi mener à des concours étrange avec ta voisine de chambre à celle qui fera le prout le plus sonore.
  6. D'ailleurs, de tes vents intestinaux dépendra aussi le retrait de ta perf' et de la réintroduction d'une alimentation normale comme des produits laitiers, du pain, etc...
  7. Puis, il se peut aussi que tu doives investir dans des masques à gaz, car texture et odeur seront altérées pour un moment. 
  8. Tu n'auras pas de pansement sur ta cicatrice, qui elle ne sera pas si grande que ça, pour ma part une quinzaine de centimètres. Ca pourra te paraître étrange d'avoir la cicatrice à l'air avec tes agrafes ou fils résorbables, mais cela accélérera la cicatrisation.Tu peux même te mettre des jolies compresses imbibées de lait maternel qui est antiseptique, antifongique et stérile et parfaitement adapté à ton corps.
  9. Tu seras dans le déni: au début tu auras du mal à regarder ta cicatrice, encore plus la toucher, à l'imaginer. Il faudra du temps, beaucoup de temps et je n'en suis pas encore là.
  10. Au début, chaque changement de position te paraîtra impossible, douloureux et tu béniras les lits médicalisés qui font le boulot à ta place: s'asseoir, s'allonger, mettre les pieds par terre, etc.
  11. Selon l'incision que ton obstétricien t'as faite, tu sera ou pas capable d'accoucher par voie basse pour une grossesse suivante, car selon l'endroit, ton utérus sera plus ou moins fragilisé. 
  12. Plus jamais de ta vie de femme gravide (enceinte pour le commun des mortels), tu ne seras déclenchée (youpi) car ton utérus est cicatriciel et cela serait trop violent pour lui. Ce qui signifie que soit tu te mettras en travail naturellement et tu auras un superbe AVAC (accouchement par voie vaginale après césarienne) sans trop de médicalisation, soit une nouvelle césarienne
  13. Il te seras beaucoup plus difficile de trouver une sage-femme qui accepte de te suivre pour un projet d'AVAC à domicile (surtout si tu es en surpoids, qu'il s'agit d'un quatrième enfant et que tu as tendance à faire des bébés de 4 kilos)
  14. Tu auras la chtouille. Merci la morphine. Ça soulage les douleurs à merveille et comme l'Ibupr*fène, tant que tu n'as que du colostrum, tu peux en demander pour te soulager. Par contre il y a le revers de la médaille: tout te gratte! L'intérieur des mains, les fesses, les mollets, la peau du crâne. J'ai tout inspecté, je n'ai ni poux, ni galle, ni allergie, ni infections ou autre. Ce sont juste les effets secondaires de la morphine. Et bonne nouvelle: plus tu as eu de morphine, plus ça te gratte!
  15. D'ailleurs en (re)parlant de fesses (après les prouts), à force d'être allongée tu peux choper des escarres et/ou une jolie allergie au plastique du matelas. Youpi! Ajoutez un joli slip filet taille unique plus adapté au fessier de Gisèle Bündchen qu'au popotin de la Gwarc'h et te voilà recyclé en pub Justin Brid*u. 
  16. Tu peux t'assoir sur toute notion de pudeur: Sachant que ta cicatrice doit rester à l'air et que tu seras fagotté d'un superbe slip filet imitation résille qui montre plus qu'il ne cache avec une énorme garniture qui déborde à l'intérieur, un nichon toujours à l'air entrain de faire téter ton héritier, il y a de fortes chances que aussi bien la sage-femme qui passe te faire les soins que la personne qui t'apporte le repas ou Tata Ginette qui passe assouvir sa curiosité et te claquer une bise qui pique, te voit dans cet attirail.
  17. Tu pourras ne plus te sentir maîtresse de ton corps: ça commencera aux premiers levers, ou tu seras accompagnée par un/e soignante/e, que ce soit pour ton premier pipi (une fois désondée) ou ta première douche. Le contact de la main de ton amoureux sur ton corps pourras te paraître bizarre et réparateur en même temps. Vue que ton corps aura été ouvert, il se peut qu'il lui faille du temps pour retrouver ses limites corporelles et c'est là où le toucher affectif et aimant de ton/ta partenaire aura son importance pour t'aider à te redéfinir.
  18. Tu pourras allaiter dès qu'on te présenteras ton bébé, en effet le produit anesthésiant n'étant pas contre-indiqué, même si tu auras besoin  d'aide, même si tu ne pourras pas allaiter dans toutes les positions.
  19. Et pour terminer: ce n'est pas parce que tu n'as pas démoulé ton bébé par le vagin et que tu ne l'as pas vu, le temps de te remettre de ton anesthésie, que tu ne tomberas pas éperdument, viscéralement amoureux de ce petit être qui t'auras manqué le temps de te réveiller, mais à qui tu auras manqué aussi et qui seras heureux de se blottir contre toi!
  20. Tu ne seras plus jamais la même femme. Il y a la femme avant la césarienne avec un bébé dans le ventre et la femme après la césarienne avec un bébé et une cicatrice sur le ventre et toutes ces émotions qui la chamboulent et qui la traversent. Tout le reste n'est que secondaire. Et avec tout le reste, ça veut dire les commentaires de tout les gens bien intentionnés qui n'ont jamais été césarisés.

jeudi 16 juillet 2015

:: Le jour où la vie a jailli de mon ventre (partie 1) ::

Initialement je voulais appeler cet article "Le jour où je me suis pris un mammouth sur la tête", mais je pense que j'aurais pu récupérer quelques tordus en recherche par mots clés sur Gougoule. J'ai donc choisi un titre plus soft, et tout aussi parlant, voir plus poétique.

Mon bébé, mon amour. Voici donc le récit de ta naissance. Cette naissance si intense, si violente qui m'aura marqué et transformé à jamais. Dès que nous avions su que tu t'étais niché au creux de mon ventre,ton papa, le plus courageux des vikings, et moi savions que nous souhaitions t'accueillir le plus respectueusement possible dans notre foyer. Nous avions trouvé la plus douce et drôle des bonnes fées sage-femmes AAD pour se pencher sur ton berceau ta naissance. Nous avions tout préparé. Ta date de naissance était prévu au 2 juillet, même si secrètement j'espérais que tu naîtrais le jour de mon anniversaire, tout comme nous avions su que tu étais dans mon ventre le jour de l'anniversaire de ton papa. Mais les jours passent, et mes tentatives pour te donner un coup de pouce naturel pour naître s'enchainent. J'ai tout essayé: piscine, longues ballades, acupuncture, magnétisme, sophro-kinésiologie, ménage, câlins avec ton papa. Les tentatives s'intensifient ton terme passé et en effet, samedi 5 juillet, un liquide clair commence à couler. De douces contractions se mettent en route et s'intensifient au fil de la soirée. Mon amie doula, V. qui était venue me rendre visite, sourit au fur et à mesure des contractions et m'incite plus fermement à appeler ma sage-femme. Celle ci vient d'assister à une journée de formation avec Dieu Michel Odent et est pleine d’ocytocine et de nouvelles connaissances. Elle demande si son associée qui n'a jamais assisté à un AAD peut venir aussi et j'accepte. 

Quand elle arrive, les contractions sont toutes les 3 minutes et je dois bien souffler pour les gérer. Le viking prépare le dîner, V. s'occupe du coucher du Troll et du Korrigan et leur explique ce qui se passe. On déplit le canapé, on construit mon nid où je souhaite te mettre au monde, j'allume tes bougies du blessing-way. Mon corps travaillera toute la nuit. On envoie ton père épuisé se coucher et ma sage-femme somnolera à côté de moi me massant les reins quand une contraction arrive. Vers 6 heures du matin, elle me fait couler un bain. Les garçons se réveillent et D., la deuxième bonne fée s'occupe de leur petit déjeuner et les installe devant un dessin animé. Les contractions s'intensifient, je suis vautrée sur mon ballon de grossesse et je vocalise à chaque contraction. Du liquide coule à nouveau, je crois que j'ai franchement rompu. On y croit, je suis dedans. Mon bébé va naître à la maison, je suis heureuse. Puis à 11 heures, plus rien, nada, walou, gar nichts. Plus une contraction. Tout s'arrête. Je suis dilatée à 5 cm et plus rien ne bouge. Mes sage-femmes ne comprennent pas et décident de virer tout le monde de la maison, elles incluse, afin de me laisser seule dans ma bulle pour relancer le travail et avec pour ordre de les appeler quand ca recommence. Sauf que ça ne recommencera jamais. Je passerais le dimanche à somnoler, à pleurer.

Ma grand-mère arrive pour nous épauler à la maison. Je dois me rendre à l'évidence, il va falloir retourner faire des contrôles à la maternité. Le lundi, je refait une séance de sophro-kinésiologie et d'acupuncture, mais mon corps ne réagit pas. La maternité m'a prévenue, je serais déclenchée mardi car je serais à 41 SA+5. C'est à ce moment que prend fin notre rêve de l'AAD. 

Demain, je vous raconterais comment nous sommes passés d'un projet AAD à une naissance médicalisée à l'extrême

samedi 11 juillet 2015

:: Le premier jour du reste de ta vie ::

Le bébé d'été est né. 
Un petit Farfadet a jaillit de mon ventre 8 ans jour pour jour après son grand frère. 
Tout ne s'est pas passé comme nous le souhaitions mais nous allons bien, nous sommes en vie et nous sommes enchantés de compter ce petit homme parmi notre famille.




Bienvenue mon amour!

vendredi 12 juin 2015

:: J'ai testé pour vous: la Version par Manœuvre Externe (titre à fort potentiel ironique) ::

Ainsi donc, depuis le début de la grossesse, le bébé d'été bouge beaucoup, aime faire des galipettes et explorer les confins de son espace-habitat limité. Ainsi ce ne fut presque pas une surprise lorsque lors de la troisième échographie officielle, notre gynéco nous annonce qu'on avait gagné une échographie de plus car bébé était en siège! Youpi! (tout le reste allait bien sûr merveilleusement bien, même si on nous redit une fois de plus que ce bébé sera un géant, vu que déjà estimé à 2kg200).

Rentrés chez nous, je ressors mes fichiers pratiques doulas et recherche des infos sur comment aider bébé à se retourner. A 32 SA, nous sommes encore larges et ma sage-femme libérale n'est absolument pas affolée. Ainsi, gentiment tous les soirs, et ce au plus grand plaisir du troll et du korrigan, je fait les exercices décrits dans les liens ci-dessous, je prends des bains chauds avec des poches de glace sur le dessus du ventre et fait est, que lors de mon rendez-vous du 8ème mois, petite écho de contrôle et bébé a la tête en bas. Mais on maintient l'écho des 36 SA lors de la dernière visite prénatale au cas où...

C'est donc confiants et heureux de savoir que bébé a la tête en bas que nous allons à notre rdv. C'est alors que nous recevons un énorme coup de massue sur la tête: bébé, à force de gigoter, s'est mis en transverse, tête en bas à gauche et fesse sous mon pancréas. Gygy est bien embêtée et se met à téléphoner à la maternité pour nous programmer une version manuelle externe d'urgence, en précisant bien à la SF de garde qu'il s'agit d'un projet d'AAD. Elle nous explique en trois mots la manœuvre et nous envoie à la maternité où nous sommes attendus. A ce moment là, j'ai en mémoire la vidéo d'une VME toute douce faite par un gynécologue et je ne suis pas trop inquiète.


Nous arrivons à la maternité, où une salle est déjà prête pour nous. Une aide soignante nous accueille et nous demande si on nous a expliqué la procédure. Nous nions et elle bredouille un "Ah! Ah ben alors heu. Ben on va vous expliquer hein! Allongez vous, on va faire un monito!" On m'installe pour une demi-heure de monito et je rencontre enfin une sage-femme qui décide, suite à l'absence de contractions de m'administrer un comprimé d'Adal*te tout les 1/4 d'heures afin de détendre mon utérus. Paye tes effets secondaires de l'Adal*te: je commence à suer, à avoir très chaud, je ressemble à une tomate. On nous fait signer un formulaire de consentement car il y a en effet un risque que lors de la version manuelle il y ait rupture de la poche des eaux ou début du travail. C'est pour cela qu'on ne recommande les version qu'à partir de 36 SA. a

Arrive la gynécologue alors qui doit effectuer la version avec la sage-femme. Elles pratiquent une échographie (sic, encore une!) et négocient sur qui va tourner quelle partie du bébé. On m'allonge complètement puis sans prévenir elles vont appuyer de toutes leurs forces dans un sens puis l'autre pour essayer d'attraper bébé à travers la peau du ventre et de l'utérus pour le tourner sous le regard impuissant du viking qui me voit souffrir. J'ai honnêtement rarement eu aussi mal de toute ma vie. Contrôle à l'écho: bébé n'a pas bougé d'un iota. Elles décident alors d'appeler un collègue gynécologue qui a des plus grandes mains. J'ai le droit d'aller soulager ma vessie et pendant que je suis aux toilettes, j'entend la sage-femme passer un interrogatoire au viking: sur où nous avons l'intention d'accoucher, qui nous suit, si nous sommes à jour dans le suivi de grossesse etc... pensant que le viking allait cracher une information préjudiciable sur notre projet d'AAD. 

Copyright: naîtreetgrandir.com


Le collegue gynécologue arrive et en effet, il n'a pas des mains, il a des pelles. On recommence le manège: allongée à plat sur le dos, on vérifie la position du bébé et il plonge littéralement ses mains dans la peau souple de mon ventre pour tourner le bébé. A nouveau je commence à voir des étoiles et le viking souffre immobile sur sa chaise sans pouvoir dire ni faire quoi que ce soit. Ils essayent d'effectuer la rotation des quelques degrés pour mettre le bébé tête en bas. Voyant que ça coince, je ne sais pour quelle raison mystérieuse, ils décident de tourner le bébé de 150° jusqu'à obtenir... un magnifique siège. Le bébé d'été doit en avoir ras le bol à ce moment là et il fléchit la tête en arrière en écartant les bras. "Stop, on arrête tout. On vous remercie d'être venue Madame, on ne peut plus rien faire, on risque de briser la nuque de votre bébé in utéro. Au passage, pour votre projet d'AAD c'est mort, mais peut-être que vous pourrez accoucher chez nous d'un joli siège par voie basse." 

Nous sommes abasourdis. On est jeudi, la sage-femme et les gynécos me programment alors une pelvimétrie par scanner (les gens qui me connaissent, connaissent aussi mon bassin olympique légendaire qui a expulsé un korrigan de 4kg500 sans problèmes il y a 4 ans), une séance acupuncture et une nouvelle version pour le début de la semaine suivante. On me sert un repas insipide à la va vite sans un quignon de pain pour le viking et au revoir Madame, à bientôt.

Nous repartons sonnés, violentés dans notre parentalité et moi dans mon corps. Si nous avions été mieux informés en une seule fois, et non par distillation de bribes d'informations par quatre soignants différents, nous n'aurions sans doute pas accepté, pour au final avoir à nouveau un bébé en siège alors qu'il lui manquait que quelques degrés pour retourner tête en bas en continuant mes gymnastiques diverses et variées. Pour la suite, l'équipe nous impose un protocole à suivre assez chargé, mais ça fera l'objet d'un autre article riche en rebondissement.

Et vous, avez vous subi une version par manœuvre externe? Quel souvenir en gardez vous? Avez vous eu un bébé en siège? S'est-il retourné? Qu'avez vous fait pour l'aider à se retourner?

lundi 5 janvier 2015

:: Une Doula, c'est quoi? ::

Depuis que la Gwarc'h a fait sa formation de Doula en 2009, beaucoup de monde lui demande ce que c'est, s'il s'agit d'un phénomène de mode, depuis quand cela existe etc... Avec l'aide du site de Doulas de France, la Gwarc'h va essayer de vous apporter quelques informations, pistes de réflexions et liens à visiter. Après n'hésitez pas à venir me poser des questions afin d'échanger sur cette magnifique profession qu'est le métier de Doula. Bonne lecture!


Le mot "doula", (du grec ancien), est utilisé aujourd'hui dans le domaine de la périnatalité, pour nommer une femme qui a pour vocation d'aider une autre femme et son entourage pendant la grossesse, l'accouchement et la période postnatale, grâce à son expérience et à sa formation. Elle incarne la figure féminine qui se tenait autrefois auprès de la femme qui met au monde son bébé, aux côtés de la sage-femme.

Aux Etats-Unis le mot "doula" est entré dans le dictionnaire et désigne une femme qui accompagne la mère pendant la périnatalité. En France, le mot a enfin fait son apparition dans le Hachette en 2011:
  • Elle accompagne, soutient, entoure, les femmes seules ou les couples, et leurs proches. 
  • Elle n'exerce pas le métier de sage-femme. 
  • Elle s'engage à la confidentialité et se soumet au secret professionnel. 
Il n'existe pas un modèle unique de doula en effet il y a autant de doulas différentes que de femmes. 

Aujourd'hui en France, il est rare qu'une mère soit suivie par la même personne tout au long de la grossesse, rare qu'elle connaisse la sage-femme qui sera présente lors de son accouchement et qu'elle ait pu établir une relation de confiance avec elle. Il est rare que la même sage-femme soit présente tout au long de l'accouchement surtout s'il est long. Si la mère est suivie par un obstétricien, si tout se déroule normalement, il est rare de le voir avant la phase ultime du travail. Dans la période postnatale, et au cours de l'allaitement, la femme voit, là encore, une sage-femme différente, des puéricultrices, infirmières, auxiliaires, aides soignantes, pédiatre, etc... toutes personnes, certes, hautement qualifiées, mais qui sont le plus souvent étrangères pour elle.

Les visites prénatales sont dans la plupart des cas très courtes, les cours de préparation, quand ils existent, peuvent être donnés par des sages-femmes encore une fois différentes, et les informations peuvent varier d'une personne à l'autre, ce qui est désorientant.

Le sentiment de sécurité intérieure de la mère est une clé pour qu'un accouchement se passe bien. L'environnement médical ne contribue qu'exceptionnellement à la sécurité affective et inconsciente de la mère. La présence d'une doula est une bonne réponse à ce besoin. Elle crée une continuité, établit une relation de confiance, de complicité et d'intimité de femme à femme, ce qui permet à la mère de se sentir en sécurité à chacune des étapes du déroulement de la naissance. 

Elle peut intervenir avant même la conception, et étendre ses services jusque dans la période postnatale, celle-ci étant définie de la naissance à... 3 ans. 

Des essais cliniques randomisés (références sur le site www.doulas.info) sur le soutien émotionnel et physique pendant le travail ont démontré de multiples avantages :
  • 50% de diminution du taux de césarienne
  • 25% de réduction du temps de travail 
  • 60% de réduction de demande de péridurale 
  • 30% de réduction d'utilisation d'analgésique 
  • 40% réduction de l'utilisation de forceps 
The Doula Book How a Trainer Labor Companion Can Help You Have a Shorter, Easier and Healthier Birth - Second edition- by Marshall, Phyllis Klaus and John Kennell (Perseus Press, 2002) 

Pour aller plus loin je vous invite à consulter les sites suivants: 





plus spécifiquement

samedi 16 mai 2009

:: Le placenta : entre oubli familial et investissement médical ::

La naissance est considérée par les anthropologues comme un moment privilégié qui donne lieu à de nombreux rites de passage. Moment paroxystique de la séparation entre le corps de la femme et celui du fœtus, l'accouchement provoque l'expulsion de l'enfant, suivi vingt à trente minutes plus tard de la délivrance. C'est aux matières issues de la délivrance, et plus particulièrement au placenta, que s'intéresse cette contribution. Les savoirs obstétricaux décrivent qu'une des faces du placenta s'insère sur la paroi de l'utérus. De l'autre face du placenta est issu le cordon ombilical relié au fœtus. Après la délivrance, le placenta et le cordon sont tous deux des reliquats matériels de la relation entre la femme et le fœtus au cours de la grossesse. Du point de vue anthropologique, ils représentent également des matières issues du corps humain et leur devenir est une question jamais laissée au hasard dans les sociétés d'hier ou d'ailleurs. Nous allons examiner les pratiques médicales proposées durant l'accouchement en maternité et la manière dont elles sont perçues par les femmes rencontrées à l'occasion d'une étude anthropologique sur la naissance dans un quartier populaire de Lille. 

Cet écrit n'aurait pas de sens si les connaissances initialement acquises au cours de mes études médicales et régulièrement réactualisées durant les années d'exercice professionnel en tant que médecin épidémiologiste à l'Observatoire régional de la santé où j'étais en charge des indicateurs de santé périnatale jusqu'à septembre 2000 n'avaient été interrogées par les entretiens avec les femmes du quartier de Lille-Moulins à l'occasion d'une recherche ethnographique sur la naissance préparée, vécue et commentée par ces familles. Rencontrées à plusieurs reprises : durant la grossesse, pendant le séjour en service de suites de couches, puis à domicile trois mois plus tard (Tillard, 2002) soixante-quinze femmes ont été interviewées à différents moments de la naissance. Avec deux d'entre elles, des relations ont été établies de manière plus durables. Elles se sont poursuivies au-delà de ces trois rencontres, permettant de poursuivre un dialogue complémentaire avec un petit nombre d'informatrices privilégiées faisant partie de leur entourage. 

Les pratiques médicales quant à elles, ont été appréhendées non seulement au cours du stage d'obstétrique, c'est-à-dire par l'observation et l'entraînement aux pratiques professionnelles lors du cursus médical, mais également entre 1995 et 1999 par des entretiens menés auprès des sages-femmes cadres et non-cadres, des médecins exerçant au bloc obstétrical, en service de suites de couches et en consultation prénatales, enfin par les discussions avec les élèves sages-femmes lors des cours d'anthropologie de la naissance. 

Quant au savoir anthropologique reposant sur les écrits des ethnologues, il a été porté à ma connaissance durant des études d'anthropologie sociale à l'EHESS, et approfondi à l'occasion de recherches bibliographiques en rapport avec la recherche présentée ci-dessus.
Les savoirs et les pratiques nécessaires à cette réflexion ont donc plusieurs sources permettant d'exposer la question du placenta en apportant différents points de vue. 
Le placenta : objet ethnographique et médical 

Une première phase d'exploitation des données effectuées à mi-parcours de la recherche, a relevé l'absence de parole des mères à propos du placenta. Dans les rencontres ultérieures, la conscience de cette absence d'évocation spontanée a permis d'explorer les perceptions de la délivrance, les représentations du placenta et des pratiques médicales en rapport avec cet objet. Au premier abord, le placenta est donc un grand absent… Et cette absence ne peut manquer de me surprendre à double titre. D'une part, le placenta est important du point de vue ethnographique - que ce soit dans l'histoire de l'accouchement en France ou dans d'autres contrées -, d'autre part, il est l'objet d'une grande vigilance de la part de l'équipe médicale.


La délivrance vue par les ethnologues 

Dans la littérature ethnographique, le placenta est célèbre. Traditionnellement, dans la France rurale, quand l'accouchement se déroulait à la maison, le placenta était enterré. Considéré comme le double symbolique de l'enfant, son ensevelissement (Loux, 1990 : 135) était associé à un vœu concernant les qualités de l'enfant, exprimé par le choix de la plante ou de l'arbre installé sur le lieu d'ensevelisse-ment de la délivre. À propos du mot " délivre ", Le Petit Larousse le signale comme un nom masculin. De même placenta et arrière-faix sont des termes masculins désignant le même objet. Cependant " délivre " est employé au féminin par les femmes (Loux, 1990 : 135 ; Verdier, 1990 : 305) et au masculin par les hommes ! (Gélis, 1984 : 285). Cet ensevelissement du placenta revenait au père qui, s'il n'assistait pas à l'accouchement, avait cependant un certain nombre de tâches à remplir. Si autour du lit, dans l'entourage proche de l'accouchée se trouvait un premier cercle de femmes, le père restait à proximité, assumait le transport du bois nécessaire au feu, était appelé pour voir l'enfant, puis ensevelir le placenta, c'est-à-dire participer activement à la naissance dans des actes importants tant d'un point de vue concret que symbolique. Les usages en matière de placenta s'inscrivaient dans une répartition sexuée des tâches. La pratique d'ensevelissement des matières issues de la délivrance relevait des relations entre hommes et femmes à propos de la naissance. 

Le placenta était un peu l'ombre du nouveau-né, trace de l'univers intra-utérin, aussitôt renvoyé au destin final du corps humain dans la tradition occidentale, la terre. Dans d'autres civilisations, cet acte de planter un arbre sur les matières fertiles qui constituent le placenta permet de faire prendre racine à l'arbre, perçu comme une autre composante de l'identité (Leenhardt, 1947 : 61-66). Des traces de cette représentation sont perceptibles dans les contes qui permettent de connaître le destin de la personne partie en voyage par l'examen de l'arbre planté sur le placenta. Que ce soit en ethnologie française ou dans l'ensemble des études anthropologiques, " le placenta, conçu comme lien entre la mère et l'enfant pendant la vie prénatale, et le cordon ombilical sont l'objet de pratiques rituelles, conformément aux théories locales sur la personne " (Belmont, 2003 : 5) 

Assez généralement, les précautions prises pour le traitement du placenta sont liées à l'idée que ce qui adviendra au placenta, adviendra par analogie à l'être humain qui vient de naître. Cette liaison irrémédiable est présente dans la tradition française qui recommande de ne pas brûler le placenta, de ne pas le jeter à l'eau, de ne pas le livrer aux bêtes. Cette même préoccupation est retrouvée par exemple chez les Inuits, s'étendant même au sang des règles (Dufour, 1988, p.37). 

Une coutume plus ancienne d'ingestion du placenta est rapportée. Destinée à rendre à la femme une partie des nutriments dépensés durant la grossesse, elle est évoquée par les historiens à propos des pratiques paysannes au Moyen Âge (Morel, Rollet, 1998, p.38). À visée galactogène, cette coutume a été rapportée dans les Abruzzes (Italie) au début du XXe siècle (Gélis, 1984 : 288). Cependant, l'ingestion du double de l'enfant fut condamnée dès le XVIe. Les gravures représentant le bain du nouveau-né mettent, parfois en arrière plan l'accouchée sur son lit à qui on apporte le repas rituel (Laurent, 1989 : 207) dont la composition comprend souvent un " gâteau fertile " de forme et de couleur proche de celle du placenta. Le nom même de placenta se prête à cette substitution puisque notre civilisation a retenu le terme latin signifiant " gâteau " ou " galette " pour désigner l'organe des échanges fœto-maternels, une analogie ayant été remarquée entre la forme du placenta et celle de la galette. 

Au travers de la pratique d'ensevelissement, probablement comme pour tous les déchets d'origine humaine, convient-il de veiller à ce que le placenta ne tombe pas entre des mains malveillantes. En effet, les pratiques de sorcellerie décrites par les ethnologues utilisent très souvent des fragments de tissus humains (cheveux, brisure d'ongles, sang menstruel, etc.) ou à défaut un vêtement porté. De ce point de vue, le placenta fait l'objet d'attention et constitue un point de fragilité pour le nouveau-né. Des usages détournés de cet ensevelissement sous forme de bizutage des hommes ont été relatés à propos d'une institution durant le XXe siècle (Le Grand-Sébille, 1996). Ces pratiques s'inscrivaient dans un ensemble de " situations rituelles dévoyées " qui stigmatisaient les mères et les enfants accueillies dans cette maternité départementale et cette maison maternelle. 

L'ensevelissement du placenta qui a précédé la médicalisation de la naissance reposait sur une analogie entre l'avenir du nouveau-né et le devenir de cette substance de l'accouchement, visualisé par la plante ou l'arbre se nourrissant de ces propriétés fertiles dont le fœtus avait bénéficié jusque-là. Cet acte témoignait des liens établis et persistants entre l'humain et son environnement physique. À l'occasion de la naissance, les pratiques observées jusqu'au cours du XXe siècle soulignaient donc ces liens perçus entre l'homme et la nature. David Le Breton dans Corps et Modernité présente ce modèle de représentation du corps en ces termes : " Dans les sociétés traditionnelles, le corps ne se distingue pas de la personne. Les matières premières qui composent l'épaisseur de l'homme sont les mêmes qui donnent sa consistance au cosmos, à la nature. Entre l'homme, le monde et les autres, une même étoffe règne avec des motifs et des couleurs différentes qui ne modifient en rien la trame commune. " (Le Breton, 1992 : 8) 

Par bien des aspects, la société traditionnelle française a vécu avec cette vision de l'individu. Les travaux de Françoise Loux rappellent ces liens privilégiés établis jusqu'au milieu de ce siècle entre les hommes et leur environnement. La modernité introduite par le siècle des lumières ne s'est pas imposée comme unique modèle de perception du corps et de l'identité. " L'homme se devait de respecter le cycle des saisons car il faisait partie intégrante de la nature. Ainsi, les almanachs et les calendriers anciens faisaient correspondre chaque âge de la vie à une saison : enfance et printemps, maturité et été, âge mûr et automne, vieillesse et hiver. Ces images étaient plus que de simples métaphores ; elles indiquaient que le corps humain croît et évolue de même façon que les végétaux. " (Loux, 1990 : 68). Dans le contexte de la naissance avant la médicalisation, le placenta est alors bien plus qu'une simple matière issue de l'accouchement. En effet, les pratiques d'ensevelissement renouaient ce lien symbolique entre environnement physique et corps humain. 

Nous retenons de ces savoirs ethnographiques à propos de la délivrance qu'ils s'inscrivent dans un modèle où prévalent les aspects relationnels : 


- Le placenta issu du corps féminin de la femme accouchant entouré d'un premier cercle de femmes est confié au père de l'enfant mettant en scène une répartition sexuée des tâches à la naissance ; 

- Le placenta enseveli par le père est un lien renoué entre la nature et l'enfant. Matière considérée comme fertile, devenue inutile au nouveau-né, le placenta également vu comme " double de l'enfant " nourrit une plante, un arbuste ou un arbre qui sera présent dans son environnement familier. 
La délivrance vue par les soignants 

Le savoir obstétrical et les pratiques associées se sont élaborés et répandus progressivement. Les premiers traités d'obstétrique ont porté une attention particulière au problème de la section du cordon ombilical et à la délivrance. Durant le XVIIIe siècle, ces écrits ont permis aux sages-femmes " d'apporter une aide technique véritable en sachant vérifier par exemple que le placenta était sorti en entier et pratiquer le geste salvateur adapté si la délivrance était incomplète " (Papiernik, 1995, p. 143). En prenant cet exemple pour illustrer les premiers pas de sa discipline, l'une des sommités de l'obstétrique de la seconde partie du XXe siècle souligne l'importance accordée à cette pratique médicale de la délivrance : vérifier la complétude d'un objet au décours de l'accouchement. 

Cette préoccupation pour la délivrance est présente dans l'Abrégé de l'art des accouchements écrit en 1773 par Marguerite Ducoudray, dans l'objectif de faire partager son expérience en tant que sage-femme et en tant que formatrice de ces professionnelles, et de permettre aux gestes obstétricaux de se répandre dans les campagnes des provinces françaises. 


" On prendra le cordon, après l'avoir enveloppé d'un linge sec, pour qu'il ne glisse pas, si l'on n'aime mieux en faire plusieurs tours à la main gauche, tandis que de la droite on le suivra en allongeant le doigt indice dessus jusqu'à l'entrée de la partie de la femme ; on le balancera à droite et à gauche, en le tirant tout doucement à soi pour qu'il se détache peu à peu. On recommandera à la femme de pousser doucement en bas, on la fera souffler dans la main ; et on lui frottera légèrement le ventre à la région de la matrice ; si l'arrière-faix n'est pas trop adhérent, il se détachera comme de lui-même, par ces différents moyens. (…) Après avoir examiné si l'arrière-faix est entier, on allongera les jambes de la femme, et on les rapprochera. " (p. 73-74) 

L'auteur revient au chapitre XXXIV sur les saignements après l'accouchement. 

" La perte de sang qui suit l'accouchement arrive souvent (…) pour avoir fait l'extraction du placenta avec trop de violence, ou enfin pour en avoir laissé quelques portions dans la matrice. Lorsque la perte survient, on ne doit rien négliger pour y apporter du remède : le plus certain est d'introduire la main dans la matrice, pour reconnaître si la perte est occasionnée par quelque corps étranger, soit par un faux-germe, ou quelque portion de placenta, soit par quelque caillot de sang. On doit être assurée qu'aussitôt que la matrice sera débarrassée de ces corps étrangers, la perte cessera. Néanmoins si malgré cela elle continuait, l'on tremperait des linges dans l'oxycrat, que l'on sait n'être qu'un mélange d'eau et de vinaigre, qu'on ferait tiédir, si la saison était froide ; on envelopperait avec ces linges les cuisses de la femme, et on passerait sous ses reins un autre linge mouillé de la même liqueur ". Plusieurs remèdes de la pharmacopée botanique sont ensuite proposés pour réduire l'écoulement sanguin. Ces remèdes indiquent la nécessité de faire tout ce qui est possible pour arrêter l'hémorragie tandis que " on lui [la mère] fortifiera le cœur " (p. 132-133), mais également les liens encore longtemps perceptibles entre végétaux et ressources médicamenteuses. Cependant ces liens conformes aux représentations traditionnelles du corps se complètent maintenant d'un regard plus organique qu'humoral. 

En effet, dans ce traité d'obstétrique de la seconde moitié du XVIIIe siècle, prévenir cette hémorragie meurtrière repose déjà sur l'expulsion de la totalité du placenta et des membranes qui l'accompagnent. La vision dominante n'est pas la relation entre l'enfant et le placenta. Nous sommes entrés dans une vision ontologique du placenta. Devenu inutile dès la naissance de l'enfant, cet organe est attendu avec la hantise d'une sortie partielle qui fait redouter l'hémorragie, voire la mort maternelle. 

Cette importance de la dimension ontologique est confirmée par les savoirs médicaux actuels. De nos jours, le placenta est vu par les médecins comme " l'organe d'échanges entre la mère et le fœtus. C'est un organe fœtal, né avec l'embryon " et est rangé comme le cordon ombilical parmi les " annexes ", c'est-à-dire " des formations temporaires destinées à protéger, à nourrir et à oxygéner l'embryon puis le fœtus, durant le temps de la vie intra-utérine " (Merger, Lévy & Melchior, 1979 : 18). Il assure les échanges sanguins entre le fœtus et la mère, les échanges gazeux, nutritifs et médicamenteux. Il joue un rôle hormonal et un rôle protecteur à l'égard de nombreux micro-organismes. Au moment de l'accouchement, il pèse environ 500 grammes et se présente comme une masse ronde. Sur la face fœtale, on distingue l'insertion du cordon. Après l'effacement du col de l'utérus et l'expulsion, la délivrance représente le troisième temps de l'accouchement. 

Ce résumé permet de percevoir que si la dimension relationnelle entre mère et enfant est bien reconnue durant la grossesse, le placenta est renvoyé à une réification exempte de dimension relationnelle une fois le fœtus expulsé. Le savoir médical lui reconnaît une fonction de relation entre la femme et l'enfant à naître durant toute la grossesse, mais efface cette propriété dès la naissance de l'enfant. 

Laplantine dans Anthropologie de la maladie propose un ensemble de quatre paires de modèles destinés à rendre compte de la complexité des représentations en matière de santé, de maladies et de modèles thérapeutiques. La première paire de modèles oppose le modèle " ontologique " au modèle " fonctionnel ou relationnel ". Il semble que les savoirs comme les pratiques traditionnelles et médicales en matière de placenta présentent une illustration de cette opposition entre les modèles relationnels et ontologiques. 
Pratiques médicales et témoignages maternels 
Pratiques médicales 

La construction des savoirs médicaux et des pratiques associées s'est affinée progressivement. Ainsi les premiers traités obstétricaux ont permis de contribuer à la diffusion du savoir d'une profession, celle de sage-femme qui peu à peu a remplacé les interventions traditionnelle de la " femme-qui-aide " décrite par Yvonne Verdier à Minot lors de son enquête durant les années 1970 (Verdier, 1979). Rémunérée en argent et non plus en biens, recevant une formation savante et non plus seulement celle de l'expérience, relayée par le médecin en cas de difficulté, la sage-femme contribue peu à peu à la médicalisation, puis à l'hospitalisation de la naissance qui s'est mise en place progressivement depuis la fin XIXe siècle jusqu'au début des années 80. 

L'hospitalisation de la naissance est un phénomène récent à l'échelle de notre société. Pour mémoire, l'accouchement en maternité a dû attendre 1875 et la fin des épidémies de fièvre puerpérale pour s'affirmer (Beauvalet-Boutouyrie, 1995). Ce n'est que progressivement au cours du XXe siècle que de plus en plus les femmes se rendent à l'hôpital pour accoucher. Au début du XXe siècle " moins de 10 % des accouchements avaient lieu à l'hôpital ou en clinique […]. En 1952 ; pour la première fois, une femme sur deux accouchait en milieu hospitalier : 532 pour 1000. Cette proportion, sera de 855 p. 1000 en 1962 et dépassera 950 p. 1000 dès 1968 " (Norvez, 1990 : 145). 

L'hospitalisation de la naissance a profondément transformé les relations humaines autour de la mère et du nouveau-né. Simultanément, elle a recréé à sa manière un rite de passage, socialisant la séparation physique des corps de la mère et du nouveau-né, reconstituant une période où la mère avec l'enfant se trouve à l'écart des activités quotidiennes qu'elles soient domestiques ou professionnelles, avant de leur permettre de trouver une nouvelle place dans la société. Sur ce point, même si la phase prénatale est l'objet d'attentions multiples, tandis que la période post-natale est de plus en plus brève, le séjour hospitalier reconstitue les séquences du rite de passage. 

De nos jours, dans un accouchement ordinaire, sans intervention de la sage-femme, le placenta est expulsé spontanément environ vingt minutes après la naissance de l'enfant. Or, dans la naissance à l'hôpital, la délivrance n'est pas spontanée comme elle le serait si la femme accouchait seule ; en effet, la sage-femme intervient pour guider la sortie du placenta : on parle alors de délivrance " naturelle ". Au premier abord, ce terme peut surprendre dans la mesure où laisser faire la " nature " supposerait attendre l'expulsion spontanée du placenta. Cependant, il s'explique mieux si on considère qu'on oppose la délivrance " naturelle " à la délivrance " provoquée " qui consiste à diminuer le temps entre la naissance du nouveau-né et l'expulsion du placenta par ajout dans la perfusion maternelle de substance chimique provoquant les contractions utérines. 

Après la délivrance, la sage-femme déploie les membranes et les examine ainsi que le cordon et le placenta. Ceci se passe près de la femme, car la sage-femme reste à proximité tout particulièrement tant qu'elle ne s'est pas assurée de l'intégrité du placenta. Comme nous l'avons déjà précisé, le risque de cette phase est l'hémorragie. Cependant, à cette attention méticuleuse au placenta, aux membranes et au cordon, le vocabulaire apporte un bémol. En effet, l'ensemble de ces trois éléments associés au liquide amniotique est désigné sous l'expression annexes du fœtus qui tend à donner à ces objets un aspect secondaire par rapport à l'intérêt que l'on porte à l'enfant. 

Le placenta a une destinée tout à fait particulière. Si on le considère comme une pièce anatomique d'origine humaine, on pourrait imaginer qu'il suit le même chemin vers l'incinérateur dans un crématorium habilité à cette tâche par les collectivités territoriales. Si on le voit comme un " déchet d'activité de soins ", on pourrait alors s'attendre à son prétraitement par des appareils de désinfection agréés par les ministères chargés du travail, de la santé, de l'environnement et de l'industrie, après avis du Conseil supérieur d'hygiène publique de France. C'est cette deuxième voie qu'il suit actuellement. 

Or, l'accouchement se déroulant en milieu hospitalier, et, pour ce qui nous concerne dans une zone urbaine d'un million d'habitants, le placenta a vu son cheminement singulièrement modifié. Pendant une époque, après la vérification de son intégrité, il était stocké dans un congélateur et partait bientôt pour entrer dans la composition de cosmétiques ou de produits pharmaceutiques. Il arrivait parfois que le service des grands brûlés ait recours au placenta pour certains cas afin de faciliter le bourgeonnement de la peau et sa cicatrisation. Ces usages renvoyaient à des représentations positives du placenta à qui notre société reconnaissait le pouvoir de protéger la peau que ce soit dans les applications quotidiennes des femmes dans un objectif esthétique ou dans l'intérêt médical pour la cicatrisation. Cette seconde utilisation a été mise en veilleuse avec la pratique des cultures cellulaires effectuées à partir de prélèvements de peau saine de la personne accidentée. 

L'avènement du Sida a jeté un discrédit important sur le placenta. Le placenta est détruit en prenant des précautions particulières : il est considéré comme produit à risque, potentiellement contaminé. Il est probable que la transmission à la fois sanguine et sexuelle du virus du Sida ait infléchi la vision positive du placenta, car celui-ci est vecteur de ces deux registres : le placenta est sanguin par sa composition et son aspect extérieur, il est un des produits de la conception donc de la relation sexuelle, il chemine à travers les voies sexuelles féminines au moment de la naissance. 

Nous voici à l'heure de la lutte contre les infections nosocomiales et plus particulièrement de la prévention du Sida, de l'hépatite B et de l'hépatite C. Le fait d'être ainsi mis au rang des écoulements sanguinolents d'origine féminine, potentiellement contaminés par le VIH, a conduit le placenta à emprunter les attributs péjoratifs souvent attribués au sang des règles (Verdier, 1979). Il n'y a plus de perception de la fertilité des composants du placenta, plus de rôle paternel dans son ensevelissement, plus de lien avec la recherche du nom de l'enfant (Lévi-Strauss, 1962 : 222). Le placenta semble alors être devenu un objet sanguinolent totalement inutile. Cependant, de nouveaux indices vont dans le sens de sa renaissance. La présence de cellules souches fœtales dans le placenta et le sang du cordon ombilical en fait une source possible de matière utile dans les cas de maladies nécessitant une greffe. Ainsi, des indications de greffe de tissus issus de la délivrance voient le jour dans certaines affections oculaires. 

À travers ces évolutions parfois successives, parfois concomitantes de la manière de considérer les produits de la délivrance, la vision ontologique du placenta se complète de représentations médicales tantôt négatives, tantôt positives. Le placenta est considéré à la fois comme une source potentielle de contamination par un agent viral. Les connaissances scientifiques actuelles restent limitées, empêchant une prévention de type pasteurienne (Dozon, 2001 : 37) qui serait basée sur l'utilisation d'un vaccin et ne proposant qu'une prévention individuelle de type contractuelle (Dozon, 2001 : 41) qui invite chaque citoyen à se transformer en sentinelle, veillant à sa propre santé. Dans le même temps, les recherches génétiques allouent au placenta de nouvelles potentialités thérapeutiques plus proches des analogies rapportées par les données de l'ethnographie française entre produit de la délivrance et matière fertile. 
Perceptions et initiatives maternelles 

Les témoignages recueillis au sujet du placenta, en milieu urbain dans le cadre d'une étude ethnographique de la naissance dans un quartier populaire, ne font plus mention des visions positives qui prévalaient autrefois. Moment désagréable alors que la femme aspire au repos et à en terminer avec ces douleurs, la délivrance apparaît comme un rebondissement de la naissance. " Ça refait mal alors qu'on pensait être tranquille. " 

Cependant, la plupart du temps, ce moment semble n'avoir laissé aucun souvenir. Les femmes n'en parlent pas spontanément, et lorsque j'évoque cet épisode, au moins une sur deux ne s'en souvient plus. Si je décris la scène telle qu'elle est prévue dans les protocoles d'accouchement, elles disent ne pas avoir vu. Or l'examen du placenta se déroulant à proximité, à leurs pieds, comment ne pas voir. Certes, la position gynécologique qui prévaut en milieu hospitalier où la femme accouche en position allongée le haut du dos légèrement surélevé, les jambes mi-pliées et relevées n'est sans doute pas celle qui permet le mieux à la femme de voir ce qui se passe devant elle. Cependant il semble que la position physique ne soit pas le seul élément en jeu. En effet, l'attention des femmes semble avoir été captée par l'enfant, le conjoint, etc., elles n'ont pas prêté attention au placenta. 

Parfois, les incidents de la délivrance conduisent à une révision utérine et forgent un souvenir désagréable. De nouvelles douleurs, de nouvelles inquiétudes, un déroulement particulier de l'accouchement contraignent la mémoire. De même, celles ayant donné naissance à plusieurs enfants se souviennent parfois pour l'un des accouchements vécus d'une délivrance difficile et en déduisent qu'elles doivent avoir connu cette fois encore cette expulsion du placenta, même si elles ne s'en souviennent plus. 

Pour celles qui ont gardé l'image de ce moment, le souvenir est rattaché au désagrément de nouvelles contractions et au dégoût face à cette masse sanglante et molle.
" On ne voit pas bien et puis… C'est dégoûtant… Ça fait un peu penser à du foie d'bœuf… ".
Ce dégoût relaté contribue peut-être à la fréquence peu élevée des souvenirs de cet épisode de la délivrance. Les pères ne se souviennent pas davantage, mais partagent la même répulsion pour la vue de ce qui ressemble à un gros caillot de sang. 

Certaines ayant lu des magazines évoquent l'usage cosmétique du placenta. " Il paraît qu'on en fait des produits de beauté ! " : phrase hésitante qu'on me proposait souvent comme une question pour me demander confirmation de ce qui semblait incroyable. Ces femmes rarement fardées s'interrogeaient sur le décalage entre leur dégoût face au placenta et son usage pour conserver la jeunesse de la peau. 

Avec l'hospitalisation, c'est un nouvel agencement culturel de la naissance qui prévaut. Dans un territoire urbanisé et dans un contexte où la médecine prévoit le devenir des matières issues du corps humain, les anciens usages du placenta, rapportés par les récits ethnographiques ne trouvent que peu de place. Exceptionnellement réclamé par des familles issues de l'immigration, cet objet est la plupart du temps laissé aux soignants autant par ignorance que par consentement. 

Dans l'espace hospitalier, seules quelques expressions de pratiques différentes sont tolérées. Ainsi en est-il de cet objet situé à l'autre extrémité des matières de la délivrance, le cordon ombilical. En 1999, à la fin de la période d'observation dans cet établissement hospitalier, il semble que les soins au cordon sont de plus en plus simples. Une pince (ou clamp) est posée lors de l'accouchement avant la section du cordon ombilical. Le bébé est lavé, baigné dès le lendemain de la naissance. Quand l'auxiliaire de puériculture sort l'enfant du bain, elle l'essuie dans une serviette. Elle l'habille d'un body ou un tee-shirt. Elle lave le cordon, le sèche avec une compresse stérile et applique un antiseptique puis de l'éosine avant d'entourer d'une compresse et de mettre la couche. Hormis cette application du colorant rouge et la compresse qui protège le ventre du bébé du clamp, aucune attention particulière n'est prêtée à cet appendice. Quand le cordon tombe à la maternité, il est assimilé aux déchets hôteliers. À la maison, il est jeté avec les ordures ménagères. 

Cependant la simplicité des soins au cordon surprend plus d'une mère. Parfois certaines s'expriment sur ce qu'elles perçoivent comme une négligence… 


" M - Rien, la pommade pour les fesses du bébé, il n'y en a pas, ils n'ont plus de bande, ils mettent juste une compresse sur le petit nombril, ils disent que c'est mieux, que ça sèche plus vite ! Mais ils ne se doutent pas que c'est dangereux, si la couche frotte dessus, alors j'ai ramené une bande ; j'ai tout ramené : pommade, bande, tout ! Il faut quand même faire attention ! Il faut qu'il soit bien protégé, bien nettoyé ! D'ailleurs ma nièce qui a eu son bébé il y a deux mois, il n'est pas encore guéri, elle ne peut même pas lui donner le bain ! Elle a dit que c'est la faute à la maternité qui n'a jamais voulu mettre de bande ; on met la pince avec le morceau de cordon, et on met une compresse, ils ne mettent que la compresse, c'est tout ! Mais pour moi, c'est le sixième, on a toujours mis une bande, tout le temps ; le cordon part au bout de huit jours ! Tandis que le fils de ma nièce, il ne peut toujours pas prendre de bain, juste le tremper dans l'eau !
B - Alors là, vous avez mis une bande vous-même, ou vous avez demandé à la dame qui le baigne de mettre une bande : comment ça s'est passé ?
M - C'est moi qui ai ramené mes bandes : j'ai dit pourquoi vous ne mettez pas de bande, et ils m'ont répondu que maintenant, on n'en mettait plus, ça sèche plus vite, et j'ai dit non : j'allais continuer à en mettre !
B - La personne qui le lavait a-t-elle mis une bande ?
M - Oui. De toute façon, je trouve que c'est beaucoup moins dangereux. Elles disaient que les petits garçons, ça faisait pipi, beaucoup plus. C'est vrai dans un sens, mais avec la couche, quand ils sont changés en temps et en heure, il n'y a pas de problème ! " 

Il est intéressant à noter que du côté des femmes, comme du côté des auxiliaires de puériculture, la diversité des pensées à propos du cordon se traduit par des nuances dans les soins apportés au nouveau-né. Les points non précisés par le protocole des soins au cordon, loin d'être des travers, ont la vertu d'un espace de négociation possible entre les soignants et la mère. D'autre part, l'attitude conciliante du personnel à l'égard de cette mère réclamant la pose d'une bande ombilicale fait sans doute écho chez certaines à leurs propres souvenirs des soins aux nouveau-nés, apportés par elles ou autour d'elles, il y a quelques années. Ceci est d'autant plus sensible que les auxiliaires de puériculture sont des professionnelles de la santé qui se situent dans une plus grande proximité sociologique avec certaines femmes. Comme les aides-soignantes, elles sont en position intermédiaire entre les médecins, les sages-femmes, les infirmières d'une part, et les femmes d'origine populaire d'autre part (Arborio, 1993 ; Serre, 1998 ; Véga, 2000). 

Faut-il laisser le clamp posé à la naissance lors de la sortie ? Pour ce point, l'unanimité n'ayant pas davantage été acquise, certaines le laissent, d'autres l'ôtent. Les habitudes antérieurement acquises dans chacune des maternités se sont rapprochées. Ainsi en est-il pour les produits utilisés. En revanche, les savoir-faire développés par cette catégorie de personnel ne pouvaient probablement pas se confondre. Le protocole de soins stipule : À la sortie, enlever le clamp si la mère le souhaite… L'absence de consensus permet l'expression de la mère… sur un thème pour lequel, du point de vue médical, la santé de l'enfant et de la mère ne sont pas en péril. Ces deux conditions (absence de consensus et non implication médicale) limitent déjà beaucoup le champ d'intervention de la mère en milieu hospitalier. 

De plus, le dépouillement du protocole des soins au cordon s'inscrit dans une démarche générale de médicalisation progressive du discours préventif. Le délaissement antérieur d'autres points de caractère symbolique atteste ce courant évolutif. Ainsi, par exemple, la fontanelle n'est plus l'objet d'attention particulière durant la toilette. D'autres questions se posent en rapport avec des dosages biologiques. Le teint du bébé est surveillé en rapport avec le taux de bilirubine. Les tests sanguins sont effectués dans le cadre du dépistage de l'hypothyroïdie et de la phénylcétonurie. La position du bébé sur le dos durant son sommeil est proposée pour combattre la mort subite du nouveau-né : c'est contre les grands maux de notre humanité que la médecine s'érige en rempart, mais elle se fait discrète quant à la construction progressive du bébé qui était au centre des discours traditionnels. Elle confie ce domaine à la psychologie qui le plus souvent n'intervient que dans les situations jugées inhabituelles ou pathologiques, laissant un certain vide dans les cas les plus ordinaires. 
En conclusion 

Nous avons donc pu constater que le placenta est l'objet d'attentions de l'équipe soignante qui l'envisage d'un point de vue ontologique alors que traditionnellement ce sont les aspects relationnels qui étaient perceptibles dans l'intérêt des familles pour les produits de la délivrance. Cependant, cette ancienne préoccupation semble s'être effacée depuis que la naissance se passe en milieu hospitalier. Dans quelques espaces d'incertitude ou de désintérêt du personnel soignant peuvent parfois continuer à s'exprimer d'autres manières de penser et d'agir. C'est ainsi que nous avons entrevu que le cordon ombilical préoccupant peu les soignants, certaines femmes arrivent à imposer leurs compétences en la matière, compétences reçues dans des transmissions familiales ou lors de précédentes grossesses. Probablement, peut-on y voir une maigre concession à l'initiative maternelle. Cependant, cette attention à d'autres pratiques, vécues comme n'étant pas incompatibles avec les objectifs de l'hospitalisation de la naissance réclameraient non seulement de cultiver cette tolérance au cours de la formation initiale et continue, mais également de prendre en considération la charge de travail des soignants au sein des services. Admettre l'expression de pratiques plus diversifiées comme accroître le nombre de procédures possibles représente un certain coût en termes de formation et de temps disponible. Ces questions de la confrontation entre pratiques sociales et médicalisation ont probablement été vécues par les premières générations ayant donné naissance à leur enfant en maternité. Pour les familles vivant en France depuis plusieurs générations, elles restent d'actualité en raison de l'évolution des pratiques de puériculture. Elles sont également pertinentes en raison de la présence des femmes migrantes et, à ce titre, nécessiteraient qu'on leur consacre davantage d'attentions. 




Bernadette Tillard *
Maître de conférences en Sciences de l'Éducation
CREF - Université Paris X-Nanterre.

Bibliographie : 

- ARBORIO A.M. (1993), " Quand le " sale boulot " fait le métier : les aides-soignantes dans le monde professionnalisé de l'hôpital ", Sciences sociales et santé, vol 13, n° 3, p. 93-124. 

- BEAUVALET-BOUTOUYRIE S. (1995), " Faut-il supprimer les maternités ? ", in L'heureux événement : une histoire de l'accouchement, Paris, musée de l'assistance publique - hôpitaux de Paris, p. 63-73. 

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